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Julien Jaubert / Ruptures

Le blog des résidences artistiques

Toutes les résidences en recherche artistique à l’Ircam sont singulières. Avec « Ruptures », toutefois, Julien Jaubert met à bas ce qui semblait jusqu’alors une muraille infranchissable en faisant entrer des artistes de rap dans les sous-sols de la place Stravinsky. Celui qui est également connu sous l’alias Shkyd dévoile pour nous les grands axes de recherche qu’il entend explorer au sein de l’équipe Interaction son musique mouvement.

À bien des égards, le bagage musical de Julien Jaubert fait de lui l’intermédiaire parfait entre l’univers de l’Ircam et celui du rap. Venant d’une famille mélomane, avec un père producteur et éditeur de musique dans les années 1970, il apprend le piano et le violon au conservatoire et se frotte même, grâce à son grand frère, à la composition assistée par ordinateur. Devenu adulte, il se tourne résolument vers les musiques actuelles, et principalement le secteur du rap, dont il pratiquera, successivement ou simultanément, tous les métiers : il est ingénieur du son, auteur, producteur, éditeur et même chroniqueur. La performance mise à part, il apprend ainsi depuis plus de dix ans à maîtriser tous les maillons de la chaîne. Et se constitue au passage un impressionnant carnet d’adresses, en France comme à l’étranger.

C’est en partie cette vision panoptique et ce réseau unique qui lui vaut d’être contacté par le chercheur Jérôme Nika, désireux de confronter les nouveaux logiciels interactifs développés dans l'équipe Interaction Son Musique Mouvement, avec les créatrices et les créateurs d’un genre musical qu’il n’a pas encore abordé : le rap.

« La question principale que l’on se pose est de savoir si les nouveaux logiciels interactifs développés par Jérôme Nika peuvent fonctionner avec ces esthétiques musicales, dit Julien Jaubert. Qu’est-ce que ça peut leur apporter ? Cette question se pose d’une manière un peu différente dans le rap que dans d’autres genres musicaux, car c’est une musique avec bande, une bande qu’on ne peut pas arrêter, sur laquelle le performer pose son flow. Ces nouveaux logiciels changent la donne en permettant d’interagir avec cette bande, ce qui amène une perspective humaine et originale, notamment dans la pratique du live. Ils assouplissent aussi les contraintes qui s’exercent sur la performance en termes d’introduction, de transitions ou de clôture d’un morceau. »

Ainsi naît cette idée de résidence. Une résidence purement expérimentale, au cours de laquelle Julien Jaubert invite, parmi les artistes qu’il connaît, les plus curieux et curieuses à venir découvrir et expérimenter avec l’outil.

« Mon rôle est d’abord celui d’interface : je convie les artistes, puis je vulgarise pour leur faire prendre l’outil en main. Je leur explique son fonctionnement et ses diverses possibilités. Après quoi, je me contente d’observer et d’analyser la manière dont ils s’en emparent. C’est finalement ce que je fais en studio : je ne suis pas interprète, je suis réalisateur, et il y a déjà dans mon métier une part de pédagogie, pour aider à identifier les outils et les techniques susceptibles d’être utiles aux créateurs et interprètes. Cependant, dans le contexte de cette résidence, ma posture peut être un peu périlleuse, au sens où il faut absolument que je sache rester neutre, à la fois dans mes explications et dans mes observations. »

La tâche se complique encore quand on connaît la fragmentation de la scène rap, et notamment sa division (non exclusive) en deux grandes branches : d’un côté, la production de studio et, de l’autre, la création en performance.

« Les créateurs et créatrices que j’invite ont des approches différentes dans leur manière de faire la musique et l’outil ne servira pas de la même manière en studio ou sur scène. Pareil entre des artistes relevant de ce qu’on pourrait appeler un « rap de rue » ou du slam, qui sont plus dans l’improvisation, et celles et ceux qui aspirent à s’inscrire dans l’histoire de tel ou tel courant ou qui veulent jouer avec des instruments – et ce ne sont évidemment pas des catégories imperméables. Certain.e.s ont des approches plus instinctives que d’autres, et l’outil ne leur apportera pas la même chose. »

De même, la scène rap repose beaucoup sur des compositeurs et compositrices, qui produisent le décor sonore sur lequel le ou la performer ou la performeuse va poser son texte. « Généralement, elles et ils n’arrivent pas en studio avec une page blanche, explique Julien Jaubert. Elles et ils amènent des boucles musicales préparées en amont, ou récupérées à droite et à gauche. Historiquement, cela se faisait en piochant des samples sur des vieux vinyles. Aujourd’hui, le numérique permet bien plus de liberté. Avec les nouveaux logiciels interactifs développés à l'Ircam, on peut nourrir la machine avec une vaste palette de samples, pour la faire réagir ensuite à la voix d'un ou une interprète : on obtient ainsi une texture qui ressemble à celle que l’on pourrait produire « à la main », mais au lieu d’une boucle imperturbable, cela va devenir une boucle qui s’exprime, et à laquelle le ou la performer pourra à son tour réagir, rythmiquement et mélodiquement. »

Après avoir vu passer plusieurs artistes dans les studios de l’Ircam, Julien Jaubert tire un premier bilan.

« Les artistes que nous avons fait venir sont jusqu’ici tous et toutes séduit.e.s par les possibilités de l’outil, mais freiné.e.s par l’usage. Ce n’est pas facile à prendre en main. Nous devons donc trouver des solutions pour en faciliter l’accès. Notre objectif, au-delà de cette résidence, c’est de les faire revenir, conclut Jaubert. Elles et ils auront ainsi eu le temps de digérer l’expérience, d’appréhender l’outil – et, sans doute, de faire germer de nouvelles idées ! »

Jérémie Szpirglas