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Sébastien Gaxie / Au cœur de la forêt amazonienne : Jérôme Sueur 2/2

Le blog des résidences artistiques

Sans lui, la résidence en recherche artistique sur les sons de la forêt amazonienne de Sébastien Gaxie n’existerait pas. Rencontre avec l’écoacousticien et spécialiste de la biodiversité Jérôme Sueur, qui fut l’indispensable catalyseur du projet – projet qui pourrait en retour donner à son équipe du Muséum national d’Histoire naturelle de nouveaux et précieux outils à exploiter…

Vous êtes l’un des cofondateurs de l’écoacoustique. Comment cette discipline est-elle née ?

Plus que de fonder l’écoacoustique, nous l’avons, avec des collègues, conceptualisée, à partir de pratiques qui avaient déjà cours dans les laboratoires. La bioacoustique était déjà une discipline bien installée, qui analyse les sons produits par les espèces animales pour comprendre leurs comportements. Quelques chercheurs avaient toutefois déjà commencé à utiliser ces sons comme indicateurs de la présence des espèces. Cette méthode de suivi acoustique passif trouve son origine dans le développement de la surveillance militaire sous-marine au cours de la Seconde Guerre mondiale, dans le but de comprendre les paysages sonores sous-marins.
Ce n’est que vers les années 2010 que ces pratiques ont été transposées au milieu terrestre. Les premiers magnétophones sont alors apparus dans les forêts et autres environnements naturels, et quelques collègues et moi-même avons commencé à utiliser ces sons, non pas pour analyser les comportements des individus, mais pour avoir une écoute des écosystèmes, de leurs structures, leurs compositions, et surtout de leurs évolutions, face aux éventuelles perturbations. Cela suppose tout un travail d’élaboration de critères de mesure pour décrire ces enregistrements sonores – sans toutefois parvenir à identifier des espèces en particulier, ce qui n’était alors pas possible sans outil adapté.
L’acte de naissance de l’écoacoustique remonte à un colloque que j’ai organisé en 2014 au Muséum national d’Histoire naturelle, avec mon collège Almo Farina de l’Université d’Urbino en Italie. Ce colloque devait nous regrouper autour du concept de « Soundscape Ecology », soit l’écologie du paysage sonore. Mais le terme ne recouvrait pas toutes les interventions du colloque, raison pour laquelle j’ai soumis celui « d’écoacoustique », qui a mis tout le monde d’accord.

La rivière Arataye au coeur des Nouragues

Comment le projet auquel s’est joint Sébastien Gaxie, à la station CNRS des Nouragues en Guyane, s’inscrit-il dans vos activités de recherche ?

Nous avions initié un suivi d’évolution d’un paysage sonore dans un massif forestier du Jura, avec quatre micros fixés à 2,5 m de hauteur, qui enregistrent une minute tous les quarts d’heure. Depuis, nous avons ainsi équipé plus d’une centaine de forêt en France hexagonale et en Corse. En revanche, dans une forêt tropicale, le défi et les enjeux étaient tout autres.

Une minute tous les quarts d’heure : est-ce un échantillonnage suffisant ?

Tout dépend de la question posée. Ici, c’est l’évolution sur le long terme, année après année, qui nous intéresse. Une minute tous les quarts d’heure est bien suffisant – voire trop. Pour d’autres types de recherches, sur les cycles des animaux par exemple, on aurait peut-être besoin de plus, ou de manière plus localisée : si on veut analyser le chœur des oiseaux le matin, il faut évidemment enregistrer davantage à cette période. Ici, notre préoccupation est plutôt le quantitatif : extraire de ces enregistrements des métriques pertinentes permettant de tester nos hypothèses.

Cela représente quand même une base de données faramineuse ! Avant l’arrivée de Sébastien Gaxie, comment envisagiez-vous de l’exploiter ?

Nous avons mis au point différentes techniques d’analyse, qui caractérisent de manière globale l’enregistrement. Entre autres, nous avons proposé des « indices écoacoustiques » qui mesurent la complexité sonore d’un enregistrement. Aujourd’hui, nous travaillons plus avec des techniques faisant appel à l’intelligence artificielle, mais elles restent peu performantes pour les paysages sonores de la forêt tropicale dont la complexité n’a pas d’égal.

Vous collectiez donc des données, en espérant que des outils à l’avenir vous permettraient de les exploiter ?

Oui, en quelque sorte. Les données peuvent précéder les outils d’analyses ou les études. C’est un peu le cas du Muséum national d’Histoire naturelle, où les spécimens peuvent attendre des dizaines, voire des centaines d’années avant d’être étudiés ! Ces données sont une forme de capital scientifique qui pourra être mis en valeur plus tard. Il y a également une dimension mémorielle : on enregistre ces forêts avant qu’elles ne changent de trop, voire disparaissent. Ce sont des archives, qui participent également du processus de patrimonialisation des collections du Muséum national d’Histoire naturelle.

Auriez-vous eu l’idée de contacter l’Ircam, si Sébastien Gaxie ne vous l’avait pas suggérée ?

Sincèrement, je ne crois pas ! Je suis ravi de ce rapprochement et de pouvoir échanger avec d’autres personnes du monde musical : c’est une ouverture d’esprit très enrichissante. Sébastien a déjà commencé à débroussailler nos enregistrements tropicaux, grâce à de formidables outils d’exploration développés par des chercheurs de l’Ircam, notamment Rémi Mignot et Diemo Schwartz, qui nous permettront d’aller beaucoup plus vite et beaucoup plus loin ! Comme on ne sait pas trop comment aborder une telle montagne de données, ces outils « compressent » un peu l’information et nous ouvrent ainsi la porte. Ils proposent comme une carte dynamique et interactive de la base de données, sur laquelle on peut se déplacer à l’envi. Tout le monde au laboratoire est très enthousiaste à l’idée de lâcher un peu les chiffres pour se remettre à écouter. C’est de surcroît une écoute absolument nécessaire, car il nous faut pouvoir connaître les données intéressantes afin de les indiquer à la machine pour qu’elle « apprenne » à son tour, et ensuite contrôler ce qu’elle en fait. 
Nous pourrons ensuite intégrer ces nouveaux outils à ceux que nous développons de notre côté, plus spécifiquement dédiés à la reconnaissance d’informations écologiques précises. Au-delà du projet guyanais, ils seront certainement très utiles pour d’autres projets. S’ils font leurs preuves sur des jeux de données aussi complexes que ceux d’une forêt tropicale, l’intuition est qu’ils seront encore plus efficaces pour l’analyse de milieux sonores moins touffus.

Lors de son séjour aux Nouragues, Sébastien Gaxie a réalisé une quinzaine d’heures d’enregistrement en Ambisonic.

Oui ! J’étais présent, avec lui, pour la plupart de ces sessions. Ce fut d’ailleurs une expérience fabuleuse et ces enregistrements sont extraordinaires. Scientifiquement, on ne peut pas en faire grand-chose parce que ce sont des observations ponctuelles – les scientifiques les qualifient « d’opportunistes », parce qu’elles ne sont pas répétées et ne suivent pas un protocole standardisé. Mais j’en comprends parfaitement la valeur esthétique et émotionnelle – par opposition aux données scientifiques qui ne sont pas faites pour être belles.

Si l’on imagine un protocole (une minute tous les quarts d’heure par exemple), un enregistrement ambisonique serait-il intéressant scientifiquement ?

Tout à fait ! Et une doctorante de l’École Centrale de Lyon, Maud Biscarat, est justement en train de travailler sur cette possibilité – notamment quant à la miniaturisation et à la fiabilisation des dispositifs. Aujourd’hui, nos enregistrements sont omnidirectionnels : nous n’avons aucune idée de la direction d’où viennent les sons. Un enregistrement ambisonique nous donnerait des informations concernant la répartition spatiale des populations que l’on veut suivre – ce qui enrichirait grandement l’analyse et pourrait même permettre de décompter et de cartographier les individus.

Avez-vous été impliqué dans d’autres projets art-science comme celui de Sébastien Gaxie ?

Impliqué, non. Mais je trouve ça enthousiasmant. J’ai par exemple eu l’occasion de co-encadrer, avec Pierre Couprie, la thèse art-science d’Adèle de Baudouin qui a réalisé de très belles compositions électro-acoustiques de paysages sonores. Un autre compositeur, Bastien David, a créé une magnifique pièce électro-acoustique pour un ballet, avec notamment des enregistrements conservés à la sonothèque du Muséum que je lui avais fournis. J’ai suivi, de plus loin, d’autres collaborations au sein du Muséum, comme Thomas Tilly qui a travaillé sur les amphibiens de Guyane, ou, actuellement, France Auda, une plasticienne en résidence au laboratoire, mais aussi des collaborations avec d’autres membres de l’Ircam comme Nicolas Obin et Grégoire Lorieux. J’ai la chance de faire de la recherche dans un domaine qui peut assez facilement parler aux artistes, et j’ai de plus en plus envie de telles expériences.
Ces projets artistiques représentent également, pour nous chercheurs et chercheuses, un moyen de reprendre un peu la main sur l’aspect esthétique de notre sujet d’étude – alors que notre science, très versée dans les grands jeux de données et statistiques, a parfois tendance à nous éloigner des sons. En l’occurrence, Sébastien Gaxie a en tête deux formats complètement différents – l’un avec orchestre et bande, de grande envergure, et un autre, plus intimiste, avec trois pianos –, et j’attends les deux avec une immense impatience !

Propos recueillis par Jérémie Szpirglas