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Une expérience sensible

Date de publication
18 septembre 2017
Article

Comment montrer l’invisible ? Comment faire éprouver l’absence de vision ? En mettant en scène Les Aveugles de Maurice Maetarlinck, Daniel Jeanneteau et le compositeur Alain Mahé plongent le public dans une troublante confusion des sens.

Ce qu’il y a de moins visible dans une mise en scène de théâtre, et pour cause, c’est le son. Il y a dans la dimension sonore une forme de transparence qui lui permet parfois de se faire oublier, ce qui ne veut pas pour autant dire qu’elle est absente et encore moins qu’elle n’a pas d’effet. Au contraire même car le son a la capacité de transformer la perception du spectateur et à agir sur lui presque à son insu pour créer un milieu éminemment suggestif. C’est précisément ce qui se passe avec la pièce Les Aveugles de Maurice Maeterlinck mise en scène par Daniel Jeanneteau. On pourrait presque parler à ce propos d’une confusion des sens. Car, si la perte de la vision est compensée par le toucher et surtout par l’accentuation de l’audition, il se produit pour le spectateur un curieux et quasi imperceptible effet de « conversion » sensorielle comme si le son par sa capacité suggestive devenait lumière. Autrement dit comme si le son avait la capacité de faire voir.

Les Aveugles
Les Aveugles © Michel Jacquelin

Cette expérience étrange, d’autant plus réussie qu’elle s’appuie sur des moyens relativement simples mais dont la conjugaison s’avère redoutablement efficace, rappelle une hypothèse formulée par le philosophe Saul Kripke qui, s’interrogeant sur la nature de la perception, conjecture ce que serait une planète dont les habitants posséderaient le sens de l’ouïe mais pas celui de la vue. « Peut-être pouvons-nous imaginer que, grâce à un miracle, les ondes sonores permettraient, d’une certaine manière, à une créature de voir. Je veux dire qu’elles lui donneraient des impressions identiques à celles que nous avons, y compris peut-être le sens des couleurs. Nous pouvons aussi imaginer que cette créature soit complètement insensible à la lumière, aux photons (…) Dirions-nous que, dans un tel monde possible, le son serait la lumière ? »

En réponse à cette question évoquée par Roberto Casati et Jérôme Dokic dans leur livre La philosophie du son, Kripke propose de considérer la situation comme un cas de sensibilité déviante aux ondes sonores. Mais, plus important, il ajoute que le mot « lumière » n’est pas synonyme de « tout ce qui provoque en nous l’impression visuelle, tout ce qui nous permet de voir ». Appliquée à ce qui se joue dans la pièce de Maeterlinck, où il s’agit en quelque sorte de confronter le spectateur à ce que cela signifie de ne pas voir avec des yeux, la réflexion de Kripke apparaît particulièrement appropriée. Pour Daniel Jeanneteau, la question cruciale posée par son projet consistait à se demander comment il serait possible de concevoir un espace sensible qui prenne en compte l’absence de vision.

Le son comme expérience de l’absence

Intéressé depuis longtemps par la démarche du compositeur Alain Mahé avec qui il n’avait encore jamais eu l’occasion de créer un spectacle, il lui a paru évident de faire appel à ses compétences. C’est dans ce même esprit qu’après une première tentative inachevée sur des textes de Pierre Guyotat, le metteur en scène a choisi de travailler sur Les Aveugles en partenariat avec les équipes de l’Ircam. « Ce que je voulais, c’était arriver à mettre en place un espace sensible qui soit en même temps pour le spectateur une expérience, analyse Daniel Jeanneteau. La gageure, c’était de faire exister quelque chose qui soit de l’ordre de l’absence et de l’égarement. Cela passe par un travail de réalisation électroacoustique dont l’approche soit suffisamment fine pour produire un effet qui dépasse la technologie. Je peux dire que nous y sommes arrivés car le travail musical et sonore est tel dans ce spectacle qu’il génère une qualité d’écoute hors du commun. Le pari, c’était de trouver comment on fait image avec du son, comment on produit une expérience à partir de ce qui n’est pas là. Le rôle de Sylvain Cadars a été essentiel à cet égard. Grâce à ses compétences d’ingénieur du son et de programmateur, nous avons pu mettre en place un dispositif adapté au projet en croisant plusieurs domaines de compétences : programmation, diffusion et ingénierie informatique. Ainsi des nappes sonores spatialisées d’une façon complexe suggèrent la réalité d’un espace à trois dimensions. Il était important de faire comprendre que la cécité peut être aussi une plénitude. D’où l’idée d’une densité surabondante et lumineuse. »

Les AveuglesLes Aveugles © Michel Jacquelin

C’est au cours d’ateliers avec des comédiens amateurs que Daniel Jeanneteau a eu l’idée de mettre en scène Les Aveugles. Ce poème dramatique en un acte expose comment douze aveugles découvrent peu à peu qu’ils sont perdus quand ils prennent conscience que le prêtre qui les guidait dans leur promenade n’est plus parmi eux. Le prêtre est mort, mais ils ne s’en aperçoivent pas tout de suite. Le spectacle final mêle comédiens professionnels et amateurs abordant le texte comme une partition. Daniel Jeanneteau insiste sur l’aspect musical de la langue de Maeterlinck. « C’est un matériau très riche à la fois en termes de rythme, de tons et de niveaux de langage. On pourrait presque parler d’orchestration. Le travail musical a permis un déchiffrage de ces différents aspects. On a affaire à une forte densité d’expérience qui s’exprime dans l’alternance de répliques plutôt courtes entrecoupées de récitatifs plus développés. Ce sont comme des petits blocs qui chacun contiennent une forme d’infini. En fin de compte on a l’ensemble de l’humanité, mais sous une forme très compacte. La musique d’Alain Mahé est issue de cette approche très précise du texte. Elle part du texte. Ce n’est pas seulement une création électroacoustique, il y a aussi des instruments à cordes. »

La voix est évidemment au cœur de ce spectacle où comédiens et public se côtoient dans un espace noyé dans la brume. Seulement quatre acteurs sont équipés de micros. « Il y a en particulier la jeune fille. Dans ses fins de phrase, la dynamique sonore de sa parole s’augmente d’une réverbération scintillante. Je voulais qu’on nimbe sa parole pour discrètement la déréaliser et qu’émane d’elle l’idée d’un dépassement de la personne par une énergie d’une autre nature. Il y a aussi les trois femmes âgées, trois sœurs, qui crient, se lamentent et récitent des litanies issues de la liturgie catholique. Ces parties sont travaillées et programmées en temps réel. »

Hugues Le Tanneur, journaliste

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