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Frank Madlener : « Il est temps que des compagnies et des musiciens puissent retrouver le chemin des salles »

Publish date
May 26, 2020
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Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, interroge Frank Madlener, le directeur de l'Ircam, pour l'émission « Imagine la culture demain » sur France Culture. À écouter sur le site de France Culture ou à lire ici !

À quoi pensez-vous ?

Je pense à l'instant même à L'autre fille d'Annie Ernaux. C'est un récit que travaille en ce moment dans un studio de l'Ircam Daniel Jeanneteau et le compositeur Aurélien Dumont. Nous lançons des musiques-fictions pour le prochain festival Manifeste qui va être reconfiguré, repensé, début septembre au Centre Pompidou. Dans ces fictions, il y a au texte l'intelligibilité et à la musique un espace, une chambre à soi. Il est vraiment temps que des compagnies et des musiciens puissent retrouver le chemin des salles désertées pour y répéter, pour donner libre cours à cette pulsion de vie de la création artistique. Évidemment, je pense, avec beaucoup d'autres, au cataclysme qui touche la culture parce qu'elle est encore et toujours confinée. La question qui nous hante, c'est la sauvegarde des artistes. Il faut agir sur le court terme de leur vie, sur le moyen terme de l'innovation, parce qu'on a des technologies qui vont aider la transformation de demain, les salles virtuelles, le studio en ligne, et puis agir sur le long terme de nos habitudes culturelles, bonnes ou fâcheuses. J'ai aussi beaucoup pensé ces derniers temps à Hans Castorp, le héros de La montagne magique de Thomas Mann. Il est réfugié dans son sanatorium de Davos pour une durée assez considérable et il va sortir à la fin du roman de sa réclusion sanitaire, et aussi désirée, pour se retrouver dans les tranchées de 14, où on va le perdre de vue. C'est un écho très fort à ce qu'on vit : l'échappée, l'enfermement, la coexistence de l'individu et des fronts historiques qui ne se sont pas arrêtés, et ça me semble plus inspirant que la retraite de certains esprits fins dont on nous a gratifiés pendant le confinement.

Est ce qu'il y a des choses que vous avez décidé de ne plus faire ?

Je renonce à dire « distanciation sociale ». Il s'agit plutôt d'une distanciation physique et on peut parler, en revanche, d'une inégalité sociale abyssale face à la Covid, qui a d'ailleurs récemment changé de genre. Je ne veux plus contribuer à un modèle qui périclite aujourd'hui, cette quantité massive d'amorces, de petits rendez-vous sans lendemain pour occuper le terrain culturel. Il me semble que nous aspirons à quelque chose de plus ambitieux, l'intensité, la qualité, le perçu, plus encore que le produit. Ce que j'ai constaté, c'est qu'on est passé d'une inflation d'offre culturelle à une inflation d'offre sur Internet et sur les réseaux sociaux. Mais ces réseaux sociaux sont finalement un ersatz de la vie en commun. Aussi, je ne veux pas contribuer à cette confusion qui est entretenue depuis très longtemps entre art, culture et animation culturelle. C'est une telle confusion qu'on est bien en peine d'expliquer, notamment en politique, la force de l'art autrement qu'en l'annexant au tourisme. Et pourtant, c'est assez simple : il y a des biens de première nécessité, on les voit aujourd'hui, les soins, l'agriculture, l'éducation, la souveraineté économique et technologique, mais la survie, ce n'est pas tout à fait la vie, et l'art me semble le signe de la vie plutôt que de la survie. L'art et sa capacité à faire des mondes, à créer la sensation et la différence. L'art et son inutilité sociale. L’œuvre finalement est tout aussi utile et inutile que la recherche. Dans la culture on s’entre-glose, et avec l’œuvre, on sent, on vit, on fabrique un monde possible.

Est-ce que cette crise a changé votre rapport au temps ?

Ce qui m'a frappé, c'est que le temps qu'on vit et qu'on a vécu n'est pas un temps suspendu, indéfini, mais il est plutôt morcelé des sollicitations privées quotidiennes. La disponibilité ne s'est pas démultipliée, il n'y a pas de rêve en réseau, il n'y a pas de réseau rêvé. Je pense que pour le rapport au temps, il nous faut des circuits courts, mais sur une durée longue. Et puis, les incantations magiques sur le jour d'avant, d'après, tout ça, sont dépassées par la réalité. Il faut moduler le présent et penser à la décennie à venir, surtout quand le réel nous explose à la figure.

Pour penser l'avenir, est-ce qu'il faut attendre quelque chose des autres ?

Des autres, on attend qu'ils portent des masques mais plus sérieusement, je crois qu'on a vu avec la pandémie, la puissance, la propagation mondiale d'individus à individus, alors on peut imaginer une même propagation sur des initiatives particulières. J'attends beaucoup des scientifiques, vous imaginez bien vu de l'Ircam, comme de tous ceux qui vont lutter contre l'hégémonie, le règne de l'opinion. J'attends aussi beaucoup des plus jeunes, la jeune génération pour qu'elle renvoie les personnes très installées ou très assises dans la vie à leur manque stupéfiant de vision et d'imagination.

Qu'est-ce que vous avez envie de partager ?

J'ai envie de partager des moments extatiques et j'ai songé notamment à cet Adagio solennel de la Septième Symphonie de Bruckner, qui a été écrite à la mort de Wagner et utilisée par Visconti dans Senso. Il y a notamment un coup de cymbale au climax de l'œuvre ; il a été écrit, puis effacé, puis à nouveau renoté par Bruckner : c'est vraiment le coup de dés de celui qui crée, qui n'arrête pas d'hésiter, quand bien même il a fixé les choses sur le papier. Si l'on considère aujourd'hui le patrimoine, le répertoire comme un mausolée arrêté, on ne va jamais strictement rien comprendre à la création. Donc, il faudrait en finir avec ce gouffre absurde entre patrimoine et création en offrant toute la place pour la seconde. Dans ce même esprit, je pense à ce merveilleux triptyque de Miro que vous pouvez voir au Centre Pompidou, les trois « Bleu ». L'équivalent de ces trois « Bleu » se trouvent dans une expérience d'immersion sonore, voire de réalité augmentée. Tout reste à faire aujourd'hui pour proposer une expérience intégrale à un individu d'aujourd'hui plutôt que de prolonger l'émiettement, le fragmentaire et le quotidien dans la grande affaire culturelle. Ainsi, on pourrait en finir avec le XXème siècle et accéder peut-être au XXIème.

Interview donné le vendredi 22 mai 2020 sur France Culture