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Entretien avec Kaija Saariaho

La dynamique, la respiration et la couleur
Date de publication
8 février 2017
Article

Kaija Saariaho, comment devient-on compositeur ?
Dans mon cas particulier, le chemin a été long. Ma famille n’était pas musicienne, mais j’ai passé au cours de mon enfance beaucoup de temps dans les forêts. J’ai toujours été sensible aux sons, et j’adorais ceux de la nature. Comme j’étais une enfant solitaire, j’ai aussi beaucoup écouté la radio. Quand je suis allée à l’école, mon professeur de musique m’a proposé d’aborder l’étude du violon. Quand j’ai eu huit ans, mes parents ont ensuite acheté un piano, qui m’a permis d’un peu composer, puis, vers dix ou onze ans, je me suis mise aussi à la guitare. Mais au cours de mon adolescence j’ai perdu confiance en moi : je réussissais mal quand il fallait jouer en public, j’étais vraiment trop timide. Je me suis alors tournée vers l’orgue. Je n’avais pas de conviction religieuse, mais face à l’instrument j’ai compris que la musique était ma religion. Après mon baccalauréat, j’ai étudié la musique au conservatoire, mais aussi la musicologie à l’université d’Helsinki, et les beaux-arts le soir. Puis j’ai laissé tomber l’université et les beaux-arts, et je me suis dit qu’il fallait composer, que c’était là ma voie.

Le compositeur Paavo Heininen m’a prise comme élève à l’Académie Sibelius. Je manquais toujours d’assurance, mais Heininen m’a fait analyser un grand nombre de partitions. Il était sévère, très dur, et me rappelait constamment qu’on ne fait pas ce métier si on n’est pas prêt à tout donner, à être critique vis-à-vis de soi-même. Après quatre ans de ce régime, j’ai eu envie d’autre chose. Je suis partie pour Fribourg, en Allemagne, afin de travailler avec Brian Ferneyhough et Klaus Huber. Là, j’ai appris qu’il était possible de s’inscrire à l’Ircam afin d’y effectuer un stage. Comme j’avais déjà travaillé dans des studios en Finlande et à Fribourg, je me suis dit que ce stage m’apporterait beaucoup et je suis venue à Paris.

Qu’avez-vous ressenti en arrivant à Paris ?
La Finlande est liée à l’Allemagne culturellement et par les moeurs religieuses, mais à Fribourg la rigidité allemande commençait à me fatiguer. À Paris, j’ai découvert une vie artistique intense, riche en polémiques, où coexistaient des choses très différentes, mais aussi un mode de vie où par exemple on prend le temps de déjeuner, ce qui ne va pas de soi ailleurs. Voir au journal télévisé de 20h le défilé d’un couturier était très exotique pour moi car j’avais mené jusque-là une vie assez ascétique. J’ai mesuré plus tard combien la France était aussi une jungle bureaucratique, j’ai aussi mieux compris ultérieurement le côté humaniste de l’Allemagne. En France, certaines choses ne sont pas dites alors que je viens d’une culture où on parle très directement, ce qui m’a causé un certain nombre de rebuffades ! C’est aussi à Paris que j’ai rencontré mon mari, et même si j’étais inconnue ici, j’ai eu aussi la chance que ma musique soit assez rapidement jouée en Belgique, aux Pays-Bas et en Italie, et je suis restée. C’est quelques années plus tard, sans avoir rien prémédité, que je me suis rendu compte que ma vie était ici, à Paris.

Curieusement, des œuvres littéraires françaises ont influencé certaines de vos œuvres instrumentales, tel Amers de Saint-John Perse...

Oui, chaque texte a sa musique, de même que chaque langue suggère des musiques différentes. La poésie de Saint-John Perse a un souffle très particulier qui éveille en moi des idées musicales, et c’est ainsi qu’est né Amers, mon concerto pour violoncelle. Derrière le style, je regarde la personnalité. Jacques Roubaud, par exemple, a été un auteur très important pour moi. J’ai utilisé ses textes dans Nuits, Adieux, et j’ai imaginé qu’il pourrait écrire le livret de L’Amour de loin. C’est finalement Amin Maalouf qui l’a fait, ainsi que ceux d’Adriana Mater, de La Passion de Simone et d’Émilie. Ce fut une collaboration exaltante et riche, car Amin a une perception très fine de la musique. Cependant, à un moment j’ai senti que, quoique chacun de nos projets ait été différent, ses mots induisaient toujours la musique d’une certaine manière, justement parce que son style est très fort.

Après Émilie, j’ai compris qu’il fallait que je prenne du champ pour renouveler ma musique. C’est ainsi que mon opéra suivant, Only The Sounds Remains, s’appuie sur deux pièces du théâtre Nô japonais adaptés par Ezra Pound. Je l’ai écrit pour l’Opéra d’Amsterdam, où il a été créé en mars 2016 ; il sera repris en 2018 au Palais Garnier. Actuellement, je prépare un nouvel opéra qui devrait être créé en 2020 à Covent Garden, sur un texte en plusieurs langues. Je considère qu’il faut se lancer des défis à soi-même pour se renouveler.

Peut-on distinguer différentes périodes au fil de votre parcours ?
Je vois tout ce que j’ai fait comme une continuité, à l’image de ma vie. Je n’ai pas le sentiment d’avoir changé de style, même si des nécessités diverses ont abouti à des œuvres différentes. Quand je suis arrivée à l’Ircam, j’étais concentrée sur le timbre et l’harmonie, le rythme comptait moins pour moi. Puis mon intérêt s’est dirigé vers une écriture plus physique, et c’est ainsi que sont nés les premiers concertos tels que Amers ou Graal théâtre. Le concerto, qui exige plus de dynamisme, m’a amenée vers des structures plus dramatiques. J’utilisais beaucoup l’électronique au début, mais quand j’ai commencé à écrire pour de grandes salles de concert et d’opéra, j’ai dû penser différemment l’apport de la technologie, ne fût-ce qu’en raison des grandes voix des chanteurs. Mais tous mes opéras ont une dimension électronique, y compris le dernier, Only The Sound Remains.

Est-ce que cette édition du festival Présences embrasse l’ensemble de votre carrière ?
Oui, il y a par exemple des pièces anciennes que je suis contente de réentendre, comme le concerto pour violon Graal Théâtre qui date d’une trentaine d’années et sera joué lors du concert d’ouverture, ou encore Lichtbogen. Ces œuvres vont voisiner avec des partitions données en création française comme Adriana Songs, Figura, True Fire, qui a vu le jour grâce à de nombreux commanditaires dont Radio France, The Tempest Songbook, le concerto pour harpe Trans que va jouer Xavier de Maistre avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France, etc. Les orchestres de Radio France interprètent régulièrement ma musique. Il y a quatre ans, l’Orchestre National a donné la première française de Circle Map. Présences me permet aussi de retrouver des interprètes fidèles, dont j’ai souhaité qu’ils soient là : Anssi Karttunen, que j’ai déjà cité, Camilla Hoitenga, les chefs Ernest Martinez-Izquierdo et Clément Mao-Takacs parmi plusieurs autres. Même si ma notation est assez traditionnelle, il faut de l’expérience pour comprendre mon souci de la dynamique, de la respiration, de
la couleur, etc.

Propos recueillis par Christian Wasselin, le 26 septembre 2016

Retrouvez l'intégralité de cet entretien paru dans le programme du festival Présences

Œuvres de Kaija Saariaho

  1. Amers de Kaija Saariaho
  2. Nuits, Adieux de Kaija Saariaho
  3. L'amour de loin de Kaija Saariaho