
Anthony McCall, installation view, Pioneer Works, Brooklyn, New York, 2018. Photo by Dan Bradica. Image courtesy Pioneer Works - Courtesy of artist, Sean Kelly New York, and Sprüth Magers
Dans le cadre du festival ManiFeste-2026, le Centre Pompidou et l’Ircam invitent Anthony McCall pour un projet d’envergure, à l’image de la nature profondément intermédiale de son œuvre. L’Espace de projection de l’Ircam accueillera simultanément quatre œuvres monumentales du cinéaste, pour une expérience rare : une rencontre entre lumière et musique, où chaque présence humaine participe activement à l’émergence d’un espace sensible partagé.
Figure majeure de l’art contemporain, Anthony McCall occupe un territoire à part, situé à l’intersection du cinéma expérimental, de la sculpture minimaliste et de l’installation. Né en Angleterre et installé à New York au début des années 1970, il développe une pratique radicale qui transforme en profondeur notre rapport au cinéma. Là où le dispositif cinématographique traditionnel repose sur l’illusion d’une profondeur fictive, McCall substitue un espace projectif réel : l’événement n’a plus lieu dans l’image projetée, mais dans la projection elle-même.
Cette rupture fondatrice s’incarne dès 1973 dans Line Describing a Cone, œuvre emblématique aujourd’hui conservée dans les collections du Musée national d’art moderne du Centre Georges Pompidou. À partir d’un simple tracé circulaire projeté dans une salle emplie de fumée, McCall fait apparaître un volume lumineux tangible : un cône de lumière qui se déploie lentement dans l’espace et dans le temps. Le faisceau devient matière, la lumière devient sculpture. Ce « film de lumière solide » (solid light film), selon les termes de l’artiste, marque un tournant décisif : la représentation se libère du cadre, et l’espace devient le lieu même de l’œuvre. Les procédés employés par l’artiste à l’époque sont volontairement rudimentaires : dessins à la gouache sur papier noir, photographiés image par image sur un ruban filmique 16 mm. Rendu visible par la fumée, le volume lumineux évolue imperceptiblement, révélant une géométrie mouvante qui ne cesse de se transformer. La projection n’est plus un support, mais une performance, toujours recommencée.
Anthony McCall, "Line Describing a Cone" (1973). Film cinématographique 16 mm noir et blanc, silencieux. Durée : 30' Inv. : AM 1994-F128 12/01/2009, Centre Pompidou, MNAM-CCI/Service de la documentation photographique du MNAM/Dist. GrandPalaisRmn – Courtesy of artist, Sean Kelly New York, and Sprüth MagersL’expérience proposée aux spectateurs et spectatrices rompt avec les conventions du cinéma. Ici, nulle immobilité requise. Le public est invité à se mouvoir, à interagir avec les faisceaux, et à observer les formes qui se déploient sous différents angles. Les corps deviennent un instrument de perception. Chaque déplacement modifie la relation à l’œuvre, et chaque présence humaine en infléchit l’expérience. Parler d’immersion pour qualifier celle-ci serait réducteur. Il semblerait plus approprié de venir en souligner la dimension émancipatrice : une reprise de possession du corps et du regard, dans un temps étiré qui invite à l’attention et à l’attente.
La force du travail de McCall réside dans cette tension subtile entre immatérialité et sensation physique. Bien que la lumière ne puisse être saisie, elle est dense, presque palpable. En interaction avec l’air, la poussière ou la fumée, elle révèle sa plasticité. Chaque installation est un équilibre fragile entre contrôle technique et imprévisibilité, entre rigueur formelle et apparition. Rien n’est jamais totalement identique : l’œuvre vit, se reconfigure, se réinvente à chaque projection.
La démarche d’Anthony McCall s’inscrit pleinement dans l’héritage que nous ont laissé les néo-avantgardes des années 1960-70, allant du cinéma structurel aux happenings, en passant par l’intermédialité et la dématérialisation de l’art. McCall pense l’œuvre comme une situation partagée, un présent commun où le public ne se contente pas de regarder, mais coexiste avec la forme. La lumière devient un médium autonome, un champ d’expérience où espace, temps et perception se rencontrent. Au cœur de son travail, une interrogation sur ce que signifie voir et habiter une œuvre aujourd’hui.
C’est donc une installation unique qui sera donnée au public de ManiFeste de découvrir, avec quatre œuvres de l’artiste : Breath (2004), Breath (III) (2005), You and I (II) (2010) et Skirt (I) (2010). Une programmation musicale entrera en résonance avec ces dernières, dans une approche de la composition musicale pensée comme expérience spatiale et temporelle. Ainsi, Rothko Chapel (1971) de Morton Feldman, – figure essentielle de la musique expérimentale new-yorkaise – interprétée par le SWR Vokalensemble de Stuttgart, et la pièce monumentale Does Spring Hide Its Joy de la compositrice Kali Malone, où ses oscillateurs rencontrent la guitare de Stephen O’Malley et le violoncelle de Lucy Railton.
Par Jonathan Pouthier, attaché de conservation, collection cinéma, Musée national d’art moderne – Centre Pompidou


