Pour une intelligence artificielle responsable au service d’une création musicale inventive et diverse

Culture et Recherche couverture
© DR
Nicolas Obin (Enseignant-Chercheur, Sorbonne Université), Pierre Saint-Germier (Chargé de recherche, CNRS), Jean-Louis Giavitto (Directeur de recherche, CNRS), Frank Madlener (Directeur, Ircam), Axel Roebel (Directeur de recherche, Ircam), Frédéric Bevilacqua (Directeur de recherche, Ircam)
Tribune parue dans Culture et Recherche n°147 (automne-hiver 2024, 138 pages), pp. 32-33
Face au mythe de l’automatisation des tâches créatives, des visions alternatives sont aujourd’hui nécessaires à la survie et à la diversité de l’écosystème musical. L’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam), où la création musicale rencontre la recherche scientifique et le développement technologique, défend un artisanat musical intégrant l’intelligence artificielle de manière responsable et inventive, depuis la conception des algorithmes jusqu’à leurs applications dans la création.
Des défis à relever
L’émergence spectaculaire de nouvelles technologies issues de l’Intelligence Artificielle (IA) promet de nouvelles opportunités pour la création artistique, en particulier sonore et musicale. Si l’IA propose des avancées qui correspondent particulièrement bien aux attentes des industries créatives et culturelles, elle amplifie les problèmes écologiques et éthiques du numérique, et soulève des défis économiques et artistiques qui bouleversent l’écosystème de la création musicale.
- Un défi artistique et culturel, d’abord. La concentration des moyens technologiques entre quelques acteurs dominants, la standardisation des algorithmes et la persistance inévitable de biais dans les bases de données utilisées pour l’apprentissage font courir un risque d’uniformisation accrue des musiques produites. Les musiques traditionnelles, les musiques expérimentales, et plus généralement les musiques échappant aux canons de l’industrie musicale, sont condamnées à être toujours plus marginalisées. Si l’on ajoute que les produits des IA sont amenés eux aussi à entrer dans les prochaines bases d’apprentissage, les risques d'appauvrissement sont bien réels. Le problème de la diversité culturelle ne concerne pas uniquement la création musicale, mais constitue un véritable défi anthropologique pour nos sociétés.
- Un défi économique, ensuite. Une récente étude Goldmedia commandée par la sacem estime que d’ici 2028 27 % des revenus des créateurs de musique seront menacés par l’IA, soit 2,7 milliards d’euros sur la période 2023-2028. Par exemple, les applications de création de contenus musicaux à base de prompts textuels, permettant d’obtenir en quelques secondes un morceau de musique répondant à une brève description verbale, sans payer de cachet ni de droits d’auteur, visent clairement à concurrencer une offre de création musicale prise en charge jusqu’ici par des humains. Il faut s’attendre dans les prochaines années à des déséquilibres majeurs entre la production industrielle et l’artisanat de la création dans l’écosystème musical.
Une autre IA est possible
Face à ce constat, nous souhaitons promouvoir une vision de l'IA au service de projets artistiques singuliers, susceptible de combiner dans un esprit d’expérimentation et d’hybridation savoir-faire musicaux et technologiques, pour que l'IA contribue à un enrichissement responsable de la création dans toute sa diversité. La responsabilité commence dès la conception des algorithmes. En particulier, la recherche sur les IA frugales, qui s’attaque directement aux problèmes d’efficacité énergétique et écologique de l’IA, doit à terme proposer des alternatives soutenables aux IA actuelles pour réduire considérablement les besoins en énergie et en données. Cette conception va de pair avec l’emploi de bases de données raisonnées, adaptées aux applications visées et respectueuses du consentement des personnes dont elles émanent, à l’opposé de la course actuelle pour une collecte de données toujours plus massives, exploitant les zones grises des législations actuelles. Plus généralement, de nouveaux modèles économiques permettant aux artistes d’être diffusés et rémunérés équitablement doivent être imaginés et explorés. Dans la lignée des préconisations issues de l’EU IA Act sur la transparence de données utilisées pour les apprentissages, nous promouvons également la transparence des usages, depuis ses moyens jusqu’à ses finalités. Au niveau des fins, cela implique d’informer systématiquement le public sur l’utilisation d’IA dans la production de contenus diffusés en ligne, et de favoriser leur traçabilité de la production à la diffusion. Au niveau des moyens, cela passe par l’explicitation des procédés mis en œuvre lors de la production de contenus avec des IA, comme cela a été fait pour l’Appel du 18 juin du Général De Gaulle dont la reconstitution sonore en janvier 2023 repose sur des choix d’interprétation humains. Au-delà de ces propositions concrètes, nous souhaitons promouvoir la diversité aussi bien dans les innovations technologiques que dans les usages de l’IA pour la création musicale. À côté de la génération de morceaux de musique à base de prompts textuels, il faut explorer d’autres expériences (participatives, immersives) et d’autres modes d’interaction, articulant son et geste, improvisateurs et machines, artistes et publics. La diversité et la pluralité des pratiques technologiques et musicales sont une condition nécessaire à la soutenabilité de l’écosystème de la création, dans lequel les musiques majoritaires et minoritaires se nourrissent mutuellement. En outre, les mécanismes de marchés économiques seuls sont probablement insuffisants pour soutenir la diversité à l’ère des IA. Nous appelons à réaffirmer le principe d'exception culturelle et à le généraliser, en particulier par la création de mécanismes de redistribution encadrés par les pouvoirs publics à l’échelle européenne. L'IA, comme les innovations technologiques qui jalonnent l'histoire de la musique, est un outil puissant pour stimuler le désir, le plaisir, l'imaginaire de la création et de l'écoute. Plus que jamais, il appartient aux musiciens de s’approprier ces outils pour façonner le présent et les futurs de la musique.
* Le laboratoire STMS est une unité mixte de recherche (UMR 9912) hébergé à l’Ircam sous les tutelles du CNRS, de l’Ircam, du Ministère de la Culture et de Sorbonne Université.


