ON AIR

Une grande exposition de Tomás Saraceno au Palais de Tokyo

L’exposition ON AIR se présente comme un écosystème en mouvement, accueillant une chorégraphie polyphonique entre humains et non-humains, où les œuvres révèlent les rythmes et trajectoires communs, fragiles, et éphémères qui unissent ces mondes. Organisme hybride, ON AIR se construit grâce à la myriade de présences, animées et inanimées, qui s’y rencontrent et y cohabitent. Certaines voix y sont réduites à la quiétude, alors que d’autres, d’ordinaire moins entendues, y sont magnifiées. L’exposition est imaginée comme un ensemble, dévoilant les relations entre les événements et les sensibilités, l’indicible intimité qui unit les phénomènes cosmiques et terrestres, une réalité qui, à défaut de pouvoir être décrite, peut, peut-être, être ressentie.

ON AIR propose ainsi un espace et un temps qui révèlent la force des présences qui peuplent l’air, et la manière avec laquelle elles nous affectent : du dioxyde de carbone à la poussière cosmique, des infrastructures et fréquences radio à de nouveaux couloirs de mobilité aériens. Ces histoires invisibles, qui composent la nature dont nous faisons partie, nous invitent à repenser poétiquement notre manière d’habiter le monde – et à réévaluer notre manière d’être humains.

Alors que les activités industrielles extractrices exploitent la Terre, épuisent ses ressources et menacent des écologies entières, ON AIR célèbre de nouvelles manières de penser notre relation avec la planète, au travers d’autres modes de production de la connaissance. Ceci afin de s’ouvrir aux débats et défis globaux posés par l’Anthropocène, un terme proposé pour décrire l'époque de l'histoire de la Terre dans laquelle nous vivons désormais, et qui a débuté lorsque certaines des activités humaines ont eu un impact global significatif sur l'écosystème terrestre. C’est ainsi particulièrement au travers des activités de l’Aérocène, un projet artistique interdisciplinaire initié par Tomás Saraceno, qui cherche à réactiver un imaginaire commun afin de collaborer éthiquement avec l’atmosphère et l’environnement, que les visiteurs sont invités à s’engager collectivement dans un exercice d’harmonisation planétaire.

Trois pièces réalisées, en collaboration notamment avec Manuel Poletti de l’Ircam

Webs of At-ten(t)sion

Les araignées tissent de minuscules univers ; des toiles complexes dont les fils de soie chatoient comme les filaments d’une galaxie surgissant de la vaste toile cosmique. Webs of At-ten(t)sion est une constellation vaporeuse de toiles hybrides : des sculptures tridimensionnelles entre-tissées par différentes espèces d’araignées, au sein desquelles chaque fil se métamorphose et s’entrelace, les axes spatio-temporels se déplacent et les mondes sensibles s’entrechoquent.

Émergeant d’un spectre de rencontres entre des araignées solitaires, sociales ou semi-sociales, chaque toile est une architecture spéculative qui ouvre l’imagination à d’autres relations, d’autres modes de communication et de coopération entre les espèces : nous observons des multitudes dans l’acte de constituer une communauté. Chaque toile est en outre un instrument multispéciste au travers duquel résonnent les secousses terrestres et cosmiques.

Webs of At-ten(t)sion est une trace matérielle des multiples enchevêtrements et relations entre les univers arachnéens, humains et plus qu’humain. Les fils de ces toiles réifient les connexions sensorielles et vivantes au sein d’un infini réseau de vie, entremêlant une myriade d’espèces et écosystèmes – remettant en question l’idée d’un arbre de vie hiérarchique, et suggérant les hybridations multiples qui lient les différentes espèces et univers. En retour, ils nous amènent à penser aux fils invisibles qui nous lient aux réseaux organiques et dynamiques de vibrations et de communications inter-espèces.

En tant que participant de cette « jam-session », notre attention est attirée sur les univers en tension et en suspension, et notre oreille doit s’accorder aux voix non humaines qui se joignent aux nôtres dans des réseaux de connectivité sans fin. Comme des amas d’étoiles scintillant dans le ciel nocturne ou des formes bioluminescentes flottant dans un océan aérien, les Webs of At-ten(t)sion scintillent et s’éclipsent en réponse aux variations des courants d’air et des vibrations de l’espace. Les dynamiques hybrides qui en émergent questionnent les hiérarchies établies et proposent de nouveaux modes de vie et d’harmonie avec nos prochains non-humains.

Ces assemblages hybrides accueillent de nouveaux habitants : les araignées vivant déjà au Palais de Tokyo, dont les rythmes résonnent et animent Webs of At-ten(t)sion. Chaque signal vibratoire envoyé ou reçu communique à l’araignée la forme de son univers, et étend ses sens et perception du monde.

Sounding the Air

Sounding the Air est un instrument éolien, qui produit des fréquences harmoniques grâce au mouvement de cordes flottantes : cinq fils de soie d’araignée, qui dérivent et résonnent dans l’air. Une caméra capture en temps réel les mouvements de ces cordes ondulantes, les traduisant en fréquences et motifs sonores. Ces sons influencent à leur tour les lumières clignotantes qui illuminent la pièce Webs of At-ten(t)sion, créant une forme de résonance harmonique entre les différents espaces.

Sounding the Air est inspirée du phénomène des araignées « montgolfières », qui permet aux araignées de voler, grâce à des cerfs-volants faits de tulles de soie portés par les courants thermiques et les forces électrostatiques. Ce phénomène – qui peut concerner un individu ou toute une colonie d’araignées volant ensemble – nous permet de spéculer sur la possibilité de vol collectif ainsi que sur l’accord collaboratif qui règne entre certaines espèces et les forces de l’atmosphère.

Sounding the Air constitue de ce fait un système sym-poétique, une création collective « interprétée » par un ensemble plus qu’humain de forces et de corps. Les vibrations de ses cordes de soie sont activées par les gradients des flux thermodynamiques qui animent la pièce : le rayonnement de chaleur des corps humains ou les bourrasques et secousses générées par le flux et la respiration des visiteurs. Des intra-actions sans fin de différents éléments aériens – poussière, soie, chaleur, vent, araignée, force électrostatique – génèrent une cascade d’actions/réactions qui module les rythmes des fils de soies flottant dans l’air : le glissement de la tension donne naissance à différents sons, traduisant la vibration en musique. Dans cet environnement sonore immersif, chaque mouvement, jusqu’au plus subtil, altère le tout compositionnel. Projeté dans ce dialogue acoustique, chacun de nous devient musicien et prend part à un jam atmosphérique, pour inventer collectivement une partition improvisée.

Particular Matter(s) – Jam Session 2018

L’air n’est jamais en repos, toujours en mouvement : chaque centimètre cube d’air contient 20 milliards de milliards de molécules, qui s’entrechoquent et se dispersent plus vite que la vitesse du son, et permet à un son unique de naître, en se comportant comme un tambour résonant. Les particules, toutefois, dérivant dans l’air, nous sont inaudibles. Qu’entendrait-on si on les écoutait ?

Dans cette installation Particular Matter(s) – Jam Session 2018, les visiteurs deviennent acteurs d’un ensemble rythmique. Un faisceau lumineux illumine les particules de poussière, une poussière d’origine locale, terrienne et cosmique. Des caméras enregistrent la position et la vitesse de ces particules en temps réel, tandis qu’elles traversent l’espace, les transformant en sons musicaux diffusés par un ensemble de haut-parleurs répartis dans l’espace.

Les fréquences produites par les éléments de cette composition résonnent dans les fils d’un hybride araignée/toile, dont la soie est délicatement pincée par une araignée. Les vibrations produites par l’araignée sur sa toile sont amplifiées par un haut-parleur situé au-dessous du faisceau lumineux. Cette réverbération anime les particules, provoquant flottements et collisions. Cette « jam session » entre l’araignée/toile et la poussière est amplifiée par la présence des visiteurs dans l’espace, dont les mouvements génèrent de nouvelles variations dans cet écosystème évolutif.

Particular Matter(s) est un exercice d’entente avec les corps et les forces aériennes – faisant écho aux vibrations dans la pièce en suivant les chorégraphies dynamiques des particules de poussières, qui jouent le rôle de traducteur inter-espèces. Tout devient signe sémiotique dans cet ensemble vivant, à la fois le médium et le message – les particules de poussière, l’araignée/toile, et les interactions entre la chaleur, l’électricité statique et les courants d’air qui fluctuent avec les mouvements des visiteurs ou les cycles d’inspiration/expiration de leurs souffles.

Crédits photos
1. Eclipse of the Aerocene Explorer, 2016. Performance in Salar de Uyuni, Bolivia, January 2016,  during Tomás Saraceno’s artistic expedition
2. Tomás Saraceno, How to Entangle the Universe in a Spider Web © Photography by Studio Tomás Saraceno, 2017


Biographie

person

Tomás Saraceno

Tomás Saraceno est né à Tucumán en Argentine (en 1973). Après un master en architecture à l’École supérieure des beaux-arts de Buenos Aires, Tomás Saraceno poursuit ses études en Europe, en étudiant les beaux-arts à la Städelschule de Francfort puis en s…