L'intrigue
Les figures dramatiques ou burlesques qui traversent la nouvelle saison de l'Ircam, inédites ou déjà entrées dans le répertoire, le Roi Ours de Marco Stroppa et Arrigo Boito, Cassandre de Michael Jarrell et Christa Wolf, Bosse, crâne rasé, nez crochu de Marc Monnet, La Muette de Florence Baschet et Chahdortt Djavann, Gutenberg de Philippe Manoury, révèlent la passion des compositeurs pour la composition d'une intrigue. Écriture du temps, altération de la durée, la musique devient ici récit, dramaturgie, caractérisation d'une forme, mimesis. Saturée d'expressions et d'intentions, elle reste pourtant l'art inassignable, le plus autonome et le plus réel car doté du pouvoir absolu de ne rien vouloir dire, de ne rien « signifier ». Le temps du réel fait effraction sur la scène du spectacle vivant et rencontre le temps réel de la musique et de l'électronique. Cette configuration est au cœur de la création lyrique autour du personnage de Gutenberg, que signe Philippe Manoury pour l'Opéra du Rhin. Des scribes de Sumer jusqu'aux utilisateurs du café Internet, le nouvel opéra de l'un des artistes les plus opiniâtres de l'électronique en temps réel, agence la mémoire de l'information et l'amnésie de l'instant présent.
Poursuivant ses aventures scéniques avec l'itinérance des œuvres créées en 2011, Quartett de Luca Francesconi et Luna Park de Georges Aperghis, présent au sein des grands rendez-vous de la création à l'étranger (Festival d'Édimbourg , Wiener Festwochen, Holland Festival) et en France (Musica de Strasbourg, Biennale Musiques en Scène à Lyon), l'Ircam accorde par ailleurs tous ses soins à l'envol de la nouvelle génération. Celle qui est passée par le Cursus, celle qui se révèle dans l'expérimentation accomplie avec des interprètes de qualité (Tremplin avec l'Ensemble intercontemporain). Aujourd'hui, certains de ces compositeurs ont acquis l'autonomie dans la manipulation du médium électronique et constituent eux-mêmes leur propre environnement informatique. Cette intégration de la technologie laisse envisager un dialogue plus direct entre le chercheur scientifique et l'artiste, lorsque la « solution » technologique cède la place aux questions de langage, qu'il soit informatique ou scientifique, musical ou littéraire et aux effets de traduction d'un médium dans l'autre. Science-art dans un face-à-face plus immédiat ? C'est le paradigme de Wunder der Schöpfung (Merveilles de la création) ouvrant la saison de l'Ircam au Louvre. Ce film muet de 1925 pour lequel le jeune compositeur italien Andrea Agostini a conçu une partition électronique, compose le récit des découvertes les plus récentes de la science de son temps. Ni documentaire, ni science-fiction, il s'agit d'un récit et d'un montage au futur antérieur, sans doute le temps de prédilection pour toute intrigue prospective.
Frank Madlener

























